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vendredi, 22 août 2014

L'ÉPINEUSE QUESTION DES ÉCOLIERS "SANS PAPIERS" : Quelles solutions ?

Par TOURE YOUSSOUF

Inspecteur de l'Enseignement Préscolaire et Primaire

IEP Adjamé-1, Abidjan, Côte-d'Ivoire

 

Cette année en Côte d'Ivoire, le recrutement au CP1 est prévu du mardi 2 au vendredi 12 septembre 2014 dans toutes les écoles préscolaires et primaires. Comme chaque année, les acteurs concernés (Inspecteurs, Directeurs d'école, Adjoints) seront encore confrontés aux récurrentes pressions et difficultés liées à cette opération dont l'une, immuable, est en rapport avec l’inscription des enfants sans extraits d'actes de naissance.

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Combien sont-ils ces "sans papiers" du système, un million ? Deux millions ? Cinq millions ou plus ? Difficile d'avancer une statistique fiable relativement à cette question. La certitude toutefois est que leur existence est une réalité, une situation qui constitue pour notre système éducatif, ce que l'on pourrait qualifier " d'un bien pour un mal ".

" L’Education Pour Tous, un axe prioritaire "

Le "Bien", c'est la possibilité donnée par les autorités éducatives à tous les enfants du pays de se voir offrir une chance d'aller à l'école, conformément aux objectifs de l'Éducation Pour Tous (EPT). Cela est d'autant plus opportun qu'au sortir d'une décennie de crise militaro-politique dont nul n'ignore les effets collatéraux néfastes dans tous les secteurs, beaucoup d'enfants ont pu naître dans un contexte où établir un extrait de naissance était " le dernier des soucis " et sauver sa peau, la priorité. De ce point de vue donc, l'ouverture de l'école à tous, avec ou sans papier se justifie pleinement. D’ailleurs, le Président de la République n’a-t-il pas planté le décor lors de son récent discours le 6 août dernier (veille de la fête de l’Indépendance), en indiquant que des mesures légales seraient prises sous peu pour rendre l’école obligatoire ?

" Entre scolarisation de masse et fiabilité des données "

Malheureusement, le revers de la médaille existe, avec une ampleur de nature à faire oublier par moment, le bien-fondé de cette action salvatrice. Il s’agit entre autres :

• De certains parents d'élèves opportunistes

Le schéma est simple: l'enfant en réalité n’a que 4 ou 5 ans, mais il est présenté comme un "sans papier" de 6 ans. Même quand il est réclamé au parent juste un carnet de naissance pour avoir des données conformes à l'extrait qui sera fourni plus tard, il rétorque qu'il n'en dispose pas, la guerre ayant " le dos large ". Bien entendu, il attend que l'enfant soit au CP2 ou au CE1 pour fournir l'extrait et seulement à ce moment, l'on se rend compte qu'en réalité, il n'avait pas l'âge requis au moment du recrutement. Évidemment, il aura déjà contribué à garder dans la rue, un autre postulant de 6 ans dont il aura occupé la place. Injustement...

• Des statistiques parfois erronées

Quand il est question d'établir des statistiques par tranches d'âge, il est quasiment impossible de les avoir de façon fiable du fait de la proportion relativement élevée des "sans extraits". La raison toute simple est que dans près de 90% des cas, les dates supposées de naissance communiquées à l'inscription s'avèrent fausses à l'arrivée des documents quelques mois ou quelques années plus tard.

• L'Attestation d'Identité Scolaire, salvatrice, mais...

Au nom de la scolarisation pour tous, de nombreux enfants traversent le cycle primaire et se retrouvent candidats au CEPE sans extraits. Là encore, la solution a été trouvée par la hiérarchie, dans un souci de facilitation : l'Attestation d'Identité Scolaire. Cependant, si son caractère salvateur est indéniable, certains aspects moins reluisants sont à mettre en lumière:

-les parents qui savent son existence ne font plus d'effort, même quand ils ont la possibilité d'établir sans problème un extrait d'acte de naissance pour leurs progénitures. Certains retardent même à dessein l’établissement du document, question de se donner des marges de manœuvre plus tard pour un éventuel changement de nom ou de date de naissance.

-ceux qui ne savent pas se font grugés quelques fois par certains acteurs véreux du système. Ceux-ci, moyennant contrepartie financière, leur promettent d'aider leurs enfants à passer l'examen, même s'ils n'ont pas extraits. Bien-sûr, ils n’ont aucun effort à fournir puisqu’ils ne comptent en réalité que sur l'Attestation proposée par la DELC. De l'arnaque pure et simple !

• Un fichier nominatif des élèves peu fiable

L'élaboration du fichier des élèves, surtout au CM2, devient un véritable casse-tête en raison des noms et dates de naissance " à géométries variables ", au gré des humeurs de certains parents. Là encore, les petites variations dans l'orthographe ne sont qu'un moindre mal par rapport à d’autres cas où le nom change totalement : inscrit sous l'identité TOURE Youssouf, ne soyez pas surpris qu'au final, l'enfant se nomme TOURE Drissa ou dans le pire des cas, TIAGONIN Bi, sans rapport avec le nom initial. Comment est-il possible pour l'Administration scolaire de tenir correctement des registres matricules ou un fichier d'examen fiables dans de telles conditions ?

" Des répercutions néfastes sur l’efficacité du système "

L’efficacité de la gestion des effectifs est très affectée par cette situation dont l’impact est nettement perceptible. L'on retiendra entre autres que :

-Au jury spécial de l’examen du Cepe, seulement 20 % des réclamations portent sur des corrections de notes. L'essentiel des débats, près de 80 % des cas traités ne portent que sur des corrections de noms et de dates de naissance, conséquences logiques de toutes les gymnastiques effectuées avec les extraits d'actes de naissance.

-Les plaintes sont récurrentes au niveau des acteurs des lycées et collèges car les listings transmis par la Commission d'Orientation sur la base des fichiers des IEP sont truffés d'incorrections. En effet, pour certains élèves à l'inscription en 6e, les écarts constatés entre les noms sur les listes reçues et les extraits de naissance fournis par les parents rendent la tâche extrêmement compliquée aux Chefs d’Etablissements secondaires et leurs collaborateurs. Bien évidemment, ils ne manquent pas de ruminer leur colère (légitime mais à tort) contre les acteurs du primaire, ceux-ci étant en réalité otages d'une situation qu'ils ne cautionnent pas nécessairement.

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Peut-on raisonnablement continuer de s'accommoder de cette situation ? Pas sûr que ce soit la volonté des autorités en charge de l'Éducation Nationale, surtout que le Gouvernement a initié il y a deux mois environ (juin-juillet 2014), une vaste campagne gratuite de reconstitution du fichier d'Etat Civil en faveur justement de tous ces innocents enfants sans extraits d'actes de naissance.

" Quelles solutions ? "

Poursuivre l'inscription les "sans papiers" au CP1 ? Bien-sûr que oui, car aucun enfant de Côte d’Ivoire ne doit être privé de son droit fondamental à l'éducation. C’est pourquoi d’ailleurs, le Président de la République envisage d’en faire légalement une obligation dans un futur certainement très proche.
Toutefois, il est à souhaiter que des balises soient posées afin que les parents se sentent contraints de jouer pleinement leur partition. Ainsi donc, le Ministère devrait:

• donner un délai formel de dépôt des documents à l’école à tous les parents qui ne le feraient pas à l’inscription (à titre indicatif, jusqu’à la fin du mois de décembre, soit 4 mois après l’inscription). A défaut de l'extrait proprement dit, ils devraient donner une preuve que le processus est engagé, soit dans un centre d'état civil, soit par voie de justice.

• dans la foulée de l’inscription au CP1, initier au niveau du Gouvernement, une autre campagne d’état-civil similaire à celle effectuée au mois de juin-juillet. La pression aidant, l’on pourrait voir les parents négligents se bousculer (enfin !).

• mettre fin à l'utilisation de l'Attestation d'Identité Scolaire. A défaut de le faire cette année, lui accorder un sursis d'une année supplémentaire, avant l'arrêt définitif dès l'année scolaire prochaine.

Sans avoir la prétention d'avoir exploré tous les contours de cette situation liée aux "sans papiers" du système éducatif ivoirien, la présente contribution a pour simple objectif d’ouvrir la lucarne et d’énoncer quelques ébauches de solution. En comptant bien-entendu sur les contributions des uns et des autres pour enrichir le débat, afin de permettre au Ministère de tutelle d’initier les actions idoines qui s’imposent dans le règlement définitif de cette épineuse question de la scolarisation des enfants sans extraits d’actes de naissance, " un bien " pour finalement … " plusieurs maux ".

 

TOURE YOUSSOUF

Inspecteur de l'Enseignement Préscolaire et Primaire

IEP Adjamé-1, Abidjan, Côte-d'Ivoire

ieptoure@yahoo.fr

06:47 Écrit par TOURE Youssouf | Commentaires (9) |  Facebook | |  Imprimer |